Choisir et tester son terrain (métaux lourds)
Avant de planter, écouter le sol, ce qu'il porte, ce qu'il a vu, ce qu'il garde.
Introduction
Un jardin commence avant le premier coup de bêche : par une enquête sur le terrain. Cinq minutes sur Géorisques, dix minutes à observer les bâtiments voisins, parfois une analyse de sol, ce sont les gestes qui te permettent ensuite de cultiver l'esprit tranquille. Ce guide t'aide à savoir ce qu'il y a sous tes pieds et à décider en connaissance de cause.
Contexte du sujet
Les sols urbains, péri-urbains et anciennement industriels portent souvent des traces de pollution invisible : plomb des vieilles peintures (interdites en France en 1949 pour les usages intérieurs) ou de l'essence (interdite en 2000), cadmium des engrais phosphatés, arsenic des bois traités CCA d'avant 2004 ou des anciens vergers à l'arséniate de plomb. Ces métaux lourds ne se dégradent pas dans le sol et certaines cultures (laitue, carotte, chou) les accumulent particulièrement.
À qui s'adresse ce guide
Toute personne qui démarre un potager, surtout en ville, sur une parcelle dont l'historique n'est pas certain, à proximité d'une grande route, ou dans une zone d'anciennes activités industrielles.
Pourquoi c'est important
Parce qu'on ne peut pas nettoyer un sol contaminé après coup. Une heure d'enquête en amont évite des années de cultures inadaptées, et permet d'adopter les bonnes stratégies (bacs surélevés, choix des cultures) là où c'est nécessaire.
À comprendre avant de commencer
- Une connexion internet pour consulter les bases publiques.
- Une heure de temps disponible.
- L'adresse exacte du terrain à étudier.
- Idéalement, l'historique connu de la parcelle (anciens usages).
Étapes détaillées
- Étape 1
Consulter Géorisques
Va sur georisques.gouv.fr. Entre l'adresse de ton terrain. La plateforme nationale rassemble en une carte les risques naturels, les sites pollués connus (BASOL), les anciennes activités potentiellement polluantes (BASIAS) et l'historique cadastral. Tout est gratuit et public. Note ce que tu trouves.
- Étape 2
Vérifier BASIAS spécifiquement
BASIAS recense des centaines de milliers d'anciennes activités industrielles ou de service en France depuis 1850 : stations-service, ateliers de mécanique, imprimeries, tanneries, usines à gaz, dépôts de pétrole. Beaucoup ne figurent pas dans les mémoires locales mais ont laissé des traces dans le sol. Une activité à moins de 100 m peut concerner ta parcelle.
- Étape 3
Observer les bâtiments voisins
Maisons construites avant 1949 : risque de plomb dans les peintures écaillées qui ont pu rejoindre la terre du jardin. Anciens hangars métalliques, garages : possibles traces d'hydrocarbures, de cuivre, de zinc. Présence d'amiante visible (toitures fibrociment d'avant 1997) : enquête supplémentaire pour ce risque distinct.
- Étape 4
Mesurer la distance aux axes routiers
Le plomb des essences a contaminé les sols à proximité immédiate des grandes routes pendant 60 ans. Un terrain à moins de 30 m d'une grande route fréquentée mérite une analyse de sol pour le plomb. Au-delà de 100 m, le risque diminue fortement.
- Étape 5
Décider si une analyse de sol est nécessaire
Si Géorisques signale un BASOL/BASIAS à proximité, si le terrain est à moins de 30 m d'une grande route, si les bâtiments sont anciens et la peinture écaillée, ou si tu prévois de cultiver pour des enfants de moins de 6 ans : analyse recommandée. Sinon, à toi de juger selon ton degré de prudence.
- Étape 6
Choisir un laboratoire d'analyse
En France, plusieurs laboratoires accrédités proposent l'analyse de sol pour métaux lourds. SADEF (Aspach-le-Bas, Alsace), Auréa AgroSciences (plusieurs sites), INOVALYS, LAMS sont des références. Compter 60 à 200 € selon le nombre d'éléments testés. Demander a minima : plomb (Pb), cadmium (Cd), arsenic (As). Ajouter mercure et chrome si zone industrielle suspectée.
- Étape 7
Prélever correctement l'échantillon
Faire un échantillon composite : 5 à 10 prélèvements à différents endroits de la parcelle, sur 20 cm de profondeur (zone racinaire potagère), mélangés dans un seau propre, dont on extrait 500 g pour le laboratoire. Outils en plastique ou inox propre, pas d'outils galvanisés (zinc) ni à manche en plomb.
- Étape 8
Lire les résultats sans paniquer
Les laboratoires fournissent des valeurs en mg/kg de sol sec. Il n'existe pas en France de seuil réglementaire spécifique au jardin amateur. Repères utiles : bruit de fond français Pb 10-30 mg/kg (BRGM) ; l'arrêté du 8 janvier 1998 sur l'épandage des boues d'épuration fixe pour le sol récepteur Pb ≤ 100 mg/kg et Cd ≤ 2 mg/kg (ce texte ne fixe pas de seuil pour l'arsenic, il n'existe pas de valeur réglementaire « sol » pour As en France). Au-dessus de ces valeurs, des précautions s'imposent ; au-delà du double, reconsidérer le projet ou passer en bacs surélevés.
Exemples concrets
- Jardin partagé à Paris XXᵉ : BASIAS révèle une ancienne usine à gaz à 50 m → analyse → 280 mg/kg Pb → conversion en bacs surélevés sur géotextile.
- Maison de campagne XIXᵉ siècle à Loire : peinture écaillée du pignon → analyse à la base de la façade → 450 mg/kg Pb → potager déplacé à 10 m du mur.
- Terrain rural sans antécédents, à 300 m d'une route secondaire : aucune analyse jugée nécessaire, démarrage classique.
Erreurs fréquentes à éviter
- Faire confiance à un test colorimétrique grand public : aucun kit fiable pour les métaux lourds, il faut un laboratoire ICP-MS.
- Analyser un seul point : le sol est hétérogène, un échantillon unique peut sous-estimer ou surestimer.
- Confondre « sol fertile » et « sol sain » : un beau sol noir peut être très contaminé.
- Oublier l'arsenic dans un ancien verger : les vergers traités à l'arséniate de plomb (jusqu'aux années 1950) ont des sols durablement contaminés.
Conseils & bonnes pratiques
- Si tu hésites à investir 150 €, sache qu'une analyse t'évite peut-être des années de cultures inadaptées, c'est un investissement raisonnable.
- Croiser plusieurs sources d'info : témoignages des voisins âgés, anciens plans cadastraux à la mairie ou aux Archives départementales, photos aériennes IGN (remonterletemps.ign.fr).
- Si tu loues, fais une démarche écrite simple : les analyses peuvent te servir en cas de litige.
Questions fréquentes
- Géorisques ne signale rien, suis-je à l'abri ?
- Pas totalement. BASIAS ne couvre que les activités déclarées et inventoriées. De nombreuses anciennes peintures plombées et l'essence plombée ne laissent aucune trace dans les bases publiques. Si ton terrain est en zone urbaine ou péri-urbaine, l'historique reste un facteur à considérer.
- Mes analyses dépassent le seuil de 100 mg/kg de plomb, c'est grave ?
- Pas catastrophique mais c'est un signal : il faut adapter. Voir le guide « Cultiver sur un sol douteux ». Les solutions existent : bacs surélevés, choix de cultures faiblement accumulatrices, chaulage modéré, lavage rigoureux des légumes. Si tu cultives pour des enfants de moins de 6 ans, prudence renforcée.
- Est-ce qu'un simple paillage suffit à protéger des métaux ?
- Non. Le paillage protège de la projection de poussière contaminée, ce qui est utile, mais il ne réduit pas la disponibilité des métaux pour les racines. Les solutions de fond sont l'amendement (matière organique, chaulage si sol acide) et surtout la séparation physique avec une terre saine (bacs sur géotextile).
À retenir
- Géorisques + BASOL + BASIAS = enquête gratuite en 10 minutes avant toute analyse.
- Distance aux routes, âge des bâtiments, historique cadastral : trois indices clés.
- Une analyse de sol coûte 60-200 € et reste valable des années.
- Aucun kit grand public n'est fiable pour les métaux lourds.
Sources
- Arrêté du 8 janvier 1998 fixant les prescriptions techniques applicables aux épandages de boues sur les sols agricoles, annexe I, tableau 2 (valeurs limites dans les sols)
- Kabata-Pendias, A. (2011). Trace Elements in Soils and Plants (4e éd.). Boca Raton : CRC Press.
- Géorisques, portail de l'État sur les risques (georisques.gouv.fr)