Métaux lourds au jardin
Plomb, cadmium, arsenic et compagnie : ce qui dort sous la terre du jardin et que l'on ne voit pas.
Explication
Avant de planter, il vaut mieux savoir ce qu'il y a sous tes pieds. Certains sols urbains ou anciennement industriels portent encore la trace de pollutions passées, peintures au plomb d'avant 1949, essence plombée jusqu'à son interdiction française en 2000, vieilles usines, anciens vergers traités à l'arséniate de plomb. Ces métaux ne disparaissent pas : ils s'accumulent. Et certaines de nos plus belles cultures, laitues, carottes, choux, savent particulièrement bien les concentrer dans leurs feuilles ou leurs racines.
Définition affinée
Les « métaux lourds » regroupent des éléments traces métalliques (ETM) toxiques pour les organismes à dose suffisante : plomb (Pb), cadmium (Cd), arsenic (As, qui est en fait un métalloïde), mercure (Hg), chrome (Cr), nickel (Ni). Au-delà de ces six classiques, le cuivre (Cu) et le zinc (Zn), pourtant essentiels à faible dose, deviennent toxiques en excès. Tous sont rémanents dans le sol : ils n'y sont pas dégradés par les microorganismes comme une pollution organique le serait.
Points clés
D'où viennent les métaux lourds dans un jardin
Les sources sont d'origine humaine bien plus souvent que naturelle. Plomb : peintures à la céruse (interdites pour usage intérieur en France en 1949) qui s'écaillent autour des vieilles maisons ; essence plombée (interdite en France au 1er janvier 2000) qui a déposé du plomb le long des grands axes pendant 60 ans ; sols de jardins partagés sur anciennes friches industrielles. Cadmium : engrais phosphatés industriels (selon l'origine du phosphate brut), batteries, anciennes activités métallurgiques. Arsenic : bois traités CCA (chromated copper arsenate, interdit pour usage grand public en Europe en 2004), anciens pesticides arsenicaux des vergers (jusqu'aux années 1950). Mercure : anciens fongicides agricoles. Cuivre et zinc : traitements répétés à la bouillie bordelaise (vigne, tomate, pomme de terre).
Comment ils se comportent dans le sol
Les métaux lourds sont fixés en partie par l'argile et la matière organique (effet protecteur), et libérés par l'acidité du sol. Règle générale : sol acide = métaux plus biodisponibles, donc plus facilement absorbés par les plantes. Sol calcaire (pH > 7) = métaux moins mobiles. C'est pourquoi le chaulage modéré est une stratégie classique sur sol acide contaminé. Les sols sablonneux retiennent mal, les sols argileux mieux mais peuvent libérer brutalement les métaux si le pH bouge.
Pas toutes les plantes accumulent pareil
Les plantes ne sont pas égales devant les métaux lourds. Les fortes accumulatrices (à éviter sur sol douteux) : laitue, épinard, blette, chou, betterave, carotte, pomme de terre, navet, radis, persil, fenouil, surtout pour le cadmium qui est très mobile. Les faibles accumulatrices (préférables) : fruits charnus (tomate, courgette, concombre, aubergine), fruits d'arbres (pomme, poire, prune), céréales en grain (le grain est mieux protégé que la feuille), légumineuses en grain (haricot, pois). Cas particulier : les plantes hyperaccumulatrices comme Thlaspi caerulescens (cadmium, zinc) ou Pteris vittata (arsenic) sont étudiées pour la phytoremédiation, mais leur efficacité au jardin amateur est limitée.
Les outils officiels pour enquêter sur ton terrain
La France a plusieurs bases de données publiques et gratuites : Géorisques (georisques.gouv.fr) cartographie l'ensemble des risques sur une parcelle ; BASOL recense les sites et sols pollués connus ; BASIAS inventorie les anciennes activités industrielles et de services potentiellement polluantes. Avant d'acheter un terrain ou de démarrer un potager urbain, ces trois outils permettent de vérifier en 10 minutes l'historique du lieu. À compléter par l'observation : âge des bâtiments voisins, distance aux routes, présence de friches, peintures écaillées.
Quand et où faire analyser son sol
Une analyse de sol pour métaux lourds coûte généralement entre 60 et 200 € selon le nombre d'éléments testés. En France, des laboratoires comme SADEF (Aspach-le-Bas), Auréa AgroSciences, INOVALYS proposent ce type d'analyse. Demander au minimum un dosage de plomb, cadmium, arsenic. Quand faire faire une analyse ? Avant un projet de potager en zone urbaine ; après l'achat d'un terrain dont l'historique est inconnu ; quand on prévoit de nourrir des enfants ou des femmes enceintes avec sa production ; quand un voisin a fait analyser et trouvé quelque chose.
À surveiller
- • Aucune analyse en kit grand public n'est aujourd'hui fiable pour les métaux lourds, il faut passer par un laboratoire accrédité (ICP-MS).
- • Les enfants de moins de 6 ans sont les plus vulnérables au plomb (saturnisme infantile). Si tu cultives pour eux et que tu as un doute, analyse en priorité.
- • L'absence de signes visibles dans le sol ne garantit rien : le plomb des vieilles peintures et l'essence plombée laissent des contaminations totalement invisibles à l'œil nu.
- • Le compost industriel, certains amendements (cendres de bois inconnu, fumier non maîtrisé), peuvent eux-mêmes apporter des métaux lourds : croiser ses sources.
Exemples
- • Bruit de fond géochimique français pour le plomb : généralement 10-30 mg/kg de sol sec (BRGM)
- • Arrêté du 8 janvier 1998 (épandage des boues d'épuration, pris en application du décret 97-1133) : seuils sur sol récepteur Pb ≤ 100 mg/kg, Cd ≤ 2 mg/kg, repère utile à défaut de norme spécifique au jardin
- • OMS (eau potable) : arsenic ≤ 10 µg/L
- • Programme JASSUR (Jardins associatifs urbains et villes durables, ANR) : recherche française sur les pratiques, les fonctions et les risques des jardins collectifs urbains, dont la contamination de leurs sols
Sources
- Kabata-Pendias, A. (2011). Trace Elements in Soils and Plants (4e éd.). Boca Raton : CRC Press.
- OMS (2017). Guidelines for Drinking-water Quality (4e éd. intégrant le premier addendum). Genève : Organisation mondiale de la santé.
- ANR : JASSUR, JArdins ASSociatifs URbains et villes durables : pratiques, fonctions et risques (projet ANR-12-VBDU-0011)
- Arrêté du 8 janvier 1998 fixant les prescriptions techniques applicables aux épandages de boues sur les sols agricoles, annexe I, tableau 2 (valeurs limites dans les sols)